Billets qui ont 'lac d'Annecy' comme autre lieu.

Toutes les moitiés ne sont pas égales

Une phrase d'Au sud du sud m'est restée: Jean-Louis Etienne remarquait qu'inconsciemment, arrivé à la moitié de la traversée du continent antartique, le groupe s'attendait à ce que la marche devînt plus facile, comme si ayant fait la moitié du parcours, "la montée", la deuxième moitié, "la descente", devait être plus aisée. (Après tout, la terre est courbe).
Evidemment, c'était faux, et d'une personne à l'autre, la marche fut d'autant plus pénible que l'illusion avait été profonde.

Je songeais à cela en ramant: les parcours d'entraînement sont généralement circulaires, on rame, puis on fait demi-tour et on rentre au club. Une erreur (que nous avons presque commise samedi) consiste à ramer tant qu'on a des forces, et à faire alors demi-tour, totalement découragé à la perspective du chemin restant à parcourir.
Cependant, et là est l'astuce (et là se prennent les mauvaises habitudes), l'entraînement en rivière commence le plus souvent à contre-courant. On a donc la certitude rassurante et plus ou moins consciente de toujours revenir au club, au pire en se laisser dériver.

Sur un lac, ce parachute mental (et physique, mais il est d'abord mental) n'existe pas; tout le parcours présente la même difficulté. Par conséquent l'effort mental à fournir devient de plus en plus important au fur à mesure que la fatigue et les ampoules se cumulent.
Je ne sais pas à quoi pensent les autres quand ils rament (je serais curieuse de le savoir). J'essaie de ne jamais penser au parcours, ni accompli, ni à accomplir. Je ne pense qu'au geste, à l'instant, au bateau, au bruit du bateau. Nous devons chercher le silence. Un bateau désuni se distingue par son bruit. Un bateau harmonieux devient silencieux.



* Le départ dimanche: on attend que les soixante-trois bateaux soient à l'eau :



* A l'entraînement le samedi (nous ne sommes pas très ensemble, mais c'est un peu normal):



* Au ponton, à mi-parcours (nous n'avons pas l'air épuisé)



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Le lac d'Annecy à la rame

Eh bien voilà, j'ai raté l'année dernière le 9 septembre 2009 à 9h09, et cette année à 10h10... eh bien, je devais être un peu au-dessus de Sévrier, puisqu'à dix heures nous avons entendu les cloches carillonner L'hymne à la joie... (dans la brume, sur le lac, dans le petit matin propre).
Renseignement pris, c'est la patrie de la fonderie des cloches Paccard.
Peu à peu les écarts se creusent, sur une telle distance il y a peu de surprise, la technique et l'entraînement jouent. Nous dépassons un équipage qui nous informe joyeusement: «On s'économise, c'est qu'il faut encore manger, après!»
Nous n'allons pas jusqu'au bout du lac, nous tournons au niveau du rocher de Duinght. La brume est moins rasante qu'hier mais ne fait pas mine de se lever. Par moments le bateau glisse, nous sommes en train de faire des progrès (nous n'avions jamais ramé ensemble avant ce week-end).
Le bonheur, ce sont les bénévoles qui sortent le bateau de l'eau et ramène nos pelles (rames) quand nous arrivons. Ça c'est du service, si ça pouvait être comme ça à chaque sortie... (le plus pénible à l'aviron, c'est avant et après: mettre le bateau à l'eau, l'en sortir).

Apéro, douche, kir, string... Le club vend divers vêtements brodés de deux rames, dont des boxers (pour monsieur) et des strings (pour madame). Hélas, je n'ai pas d'argent dans mon sac de sport et quand j'arriverai à m'en faire prêter, il n'en restera plus. Zut, une bonne raison de revenir à Annecy...

Repas, tartiflette, je dors dix minutes sur mes bras croisés, il paraît que beaucoup de bateaux se sont retournés l'année dernière à Venise, les Italiens sont formidables et élégants, les mamas vous encouragent en tapant sur les casseroles... «Tu pars au niveau de la place Saint-Marc, tu dépasses l'Arsenal, on fait le tour des îles Murano et autres, et on revient par le Caraveggio, et là quand tu arrives, tu es la star,...» dit-il en bombant le torse. «C'est vrai, enchaîne une autre, les Vénitiens sont formidables, ils sont tous là à nous encourager, ça donne un coup de fouet...»
Allons, dès que possible...

Nous avons retenu un train assez tard et nous n'avons rien à faire... Nous allons prendre un chocolat à l'Impérial (suivant en cela très fidèlement les conseils que Michel m'avait donnés vendredi). Les autres me regardent avec incompréhension griffonner mes cartes postales. «Des cartes pour un voyage de 48 heures, tu fais fort!»

Arrivée dans le train, je m'endors aussitôt.

Samedi, brume

— Qui n'a pas de bateau?
Nous levons la main, quatre femmes, c'est parti pour une yolette.
Il fait très doux, ce n'est pas le froid mordant de mes souvenirs hivernaux. Pas de soleil non plus, idéal.

Rémi se révèle un barreur hors de pair, il connaît parfaitement le lac et commente au fur à mesure: «Ici l'institut Meyrieux... là l'hôtel bleu, c'est le restaurant de Marc Veyrat, ou c'était, je crois qu'il l'a vendu... Là, dans la brume, vous apercevrez le château de Menthon. La veille de son mariage Bernard de Menthon s'en échappa par une fenêtre pour entrer dans les ordres, plus tard il fonda les hospices des deux cols du Saint-Bernard... Ici c'était une résidence d'Alcatel qui a été vendue quand Alcatel était au plus mal...»
Puis le roc de Chère, terriblement dangereux quand le vent se lève; et en effet nous distinguons contre la parois des plaques commémoratives de divers accidents mortels. Ce roc sépare le grand lac du petit lac, «et au bout du lac il y a?... le bout du lac.»
De nombreuses foulques, et une grèbe huppée que je vois plonger pour ressortir plusieurs dizaines de mètres plus loin. Impressionnant. Un sillage de bulles permet de suivre le parcours des plongeurs. Ce n'est pas aussi silencieux qu'on pourrait le rêver car le bateau est bruyant, coulisses et rames tournant dans les dames de nage.

Au ponton, j'aide un bateau à accoster. J'attrape une rame, je tire, je demande: «Je peux vous aider, ce n'est pas contre votre déontologie?» (car j'ai remarqué que certains ne paraissaient jamais heureux d'un coup de mains).
— Déontologie, déontologie, qu'est-ce que ça veut dire?
— Est-ce que vous êtes impliqués ou concernés? reprend un autre.
— Je vois qu'on en est tous au même point, me mar'-je.

Après-midi descente des Alpages. Annecy absolument noire de monde, moi qui évite cela comme la peste le samedi à Paris (églises fermées, pas de confessionnaux)... Il fait très beau, je pars à la recherche de la tombe d'Eugène Sue. Dans le cimetière s'est réfugié un corbeau à l'aile abîmée. J'espère qu'il s'en sortira.
Un couple d'une soixantaine d'années est assis sur un banc. Lui lit un magazine, elle crochète. Je m'informe. Ils n'ont jamais entendu parler de Sue. Je me demande s'ils sont assis là parce qu'il y a un banc, ou si c'est en face d'une tombe qui leur est chère.
La personne suivante me dit «Ouh là, j'ai su, mais j'ai oublié, c'est le genre de chose qu'on voit une fois puis qu'on oublie.»
La troisième personne m'indique l'arbre parasol qui sert de repère à la tombe parfaitement entretenue.





Et une photo d'Annecy dans le soleil couchant:

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